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Le Testament de Merlin

Quand Merlin fut de retour à Kaerlion sur Wysg, il prit le roi Arthur à part et lui raconta ce qui était advenu de Balin le Sauvage, le Chevalier aux deux épées. « Hélas ! dit Arthur, je ne me consolerai jamais de la perte de celui qui était le meilleur chevalier du monde ! – Il ne l’était pas, reprit Merlin, mais il le croyait, et c’est ce qui l’a perdu. Non, roi Arthur, sache-le bien : le meilleur chevalier du monde vient de naître, et un jour il viendra te trouver et il te faudra l’accueillir selon ses mérites. Mais s’il contribuera grandement à ta gloire, s’il fera briller l’honneur des compagnons de la Table Ronde, il sera aussi la cause de bien des tourments. Roi Arthur, les choses ne sont jamais simples et les hommes ne sont ni bons ni méchants : tes compagnons sont des créatures de Dieu avec toutes les faiblesses de leur condition humaine. Et celui dont je te parle sera certes le meilleur chevalier que tu aies jamais vu, mais ce sera aussi le plus faible de tous les hommes. »

Le roi demanda : « Quel est le nom de ce chevalier, Merlin ? – Je ne peux te le dire, répondit Merlin, mais tu le reconnaîtras facilement et tu feras tout pour le retenir à ta cour, même au prix de la pire des humiliations. Sache cependant qu’il est fils de roi et que de lui naîtra le Bon Chevalier, celui qui vengera le coup douloureux et mettra fin aux aventures du Saint-Graal. Apprends enfin que je vais te quitter, roi Arthur, et que je ne reviendrai plus jamais à ta cour. – Comment ? s’écria le roi. N’es-tu pas à ta place parmi nous ? Tu es le plus sage des hommes et chacun te reconnaît à ta juste valeur. Tu es aussi indispensable que moi à ce royaume. – Nul n’est indispensable, répondit Merlin, et je le suis encore moins que les autres. » Arthur était atterré par ce que venait de dire Merlin. Il prit le devin par le bras : « Merlin, dit-il encore, que vais-je devenir sans toi, sans tes sages conseils, sans ta connaissance des secrets du monde ? – Roi, répondit froidement Merlin, tu es maintenant adulte et tu sais parfaitement guider un royaume dans la justice et l’harmonie. – Certes, mais tant de dangers m’environnent ! Et cet enfant maudit que j’ai engendré, comment vais-je faire pour combattre ses méfaits ? – Tu ne le peux pas, roi Arthur. Il doit en être ainsi. Personne n’échappe à son destin. – Mais pourquoi veux-tu partir ? » insista encore Arthur.

Merlin le regarda bien en face. « Roi, dit-il, je ne suis pas ton père, mais c’est moi qui ai présidé à ta conception et à ta naissance. C’est moi qui ai conduit le roi Uther dans la forteresse de Tintagel pour que tu sois engendré dans le sein de la reine Ygerne. C’est moi qui t’ai porté dans mes bras, alors que tu venais de naître, et qui t’ai emmené chez le preux et loyal Antor qui t’a élevé avec tant de tendresse et de bon sens. C’est moi qui t’ai conduit vers le perron merveilleux et t’ai fait arracher l’épée de souveraineté du socle de pierre dans lequel elle était fichée. C’est moi qui t’ai fait reconnaître, par tous les barons de ce royaume, comme l’héritier légitime du roi Uther. C’est moi qui t’ai fait renouveler la Table Ronde que j’avais instituée avec ton père. C’est moi qui t’ai révélé que tes compagnons se lanceraient dans de grandes aventures pour retrouver le Saint-Graal et détruire les enchantements qui pèsent sur la Terre Foraine. C’est moi qui t’ai fait épouser la reine Guenièvre et qui t’ai averti qu’elle te perdrait un jour, sans le vouloir, après t’avoir fait regagner ton royaume perdu. J’ai tenu mon rôle, roi Arthur, j’ai accompli ma mission près de toi, cette mission qu’à ma naissance Notre Seigneur m’avait confiée. Permets à présent que je me retire de ce monde qui ne m’apporte plus que tristesse et chagrin. »

Arthur demeura silencieux, le cœur étreint par une indicible angoisse. « Ah ! Merlin, dit-il, je ne pourrai jamais t’oublier ! » Merlin se mit à rire et dit : « Personne ne pourra m’oublier ! » Et il s’en alla rôder dans les rues de la forteresse, complètement indifférent à ce qui se passait, ne répondant à aucun salut, plongé dans d’étranges rêveries. C’est alors que Morgane l’aborda. « Merlin, dit-elle, pourquoi m’abandonnes-tu ? Pourquoi pars-tu ainsi pour te livrer aux caprices d’une fille qui ne pense qu’à profiter de ta science ? – Tais-toi, Morgane, je sais très bien ce que je fais. Les hommes diront que j’étais fou. Ils l’ont déjà dit lorsque j’errais dans la forêt de Kelyddon, à la recherche de mon âme qui s’était égarée. Merlin le Fou, oui, pourquoi pas ? Mais qu’est-ce que la folie, Morgane ? Quand je vois les humains s’agiter autour de nous en faisant semblant d’être sages, j’ai envie de rire, mais aussi de pleurer, car la folie n’est pas toujours où l’on croit qu’elle se trouve.

— Je te trouve bien amer et bien désabusé, reprit Morgane, et pourtant, tu peux te vanter d’avoir accompli des prodiges. Et à moi, tu m’as enseigné ce que j’ignorais encore : je ne serais rien sans toi. Mais j’ai encore besoin de toi, Merlin. Tu connais mes faiblesses qui sont grandes, et tu as toujours su me les montrer. J’ai besoin de toi. » Merlin réfléchit un instant. « Tu dis vrai, Morgane, répondit-il, je connais tes faiblesses et je sais que tu peux être d’un grand danger pour les hommes et les femmes de ce royaume. Tu es intrigante, tu es orgueilleuse, tu es assoiffée de pouvoir, tu es sans scrupule. Mais tu es Morgane, et c’est sur toi que repose la fin des aventures. Tu le sais aussi bien que moi, toi qui as la vision du passé et de l’avenir. » Morgane se fit suppliante : « Aide-moi, Merlin », dit-elle. Alors Merlin tira de son doigt une bague dont le chaton était une pierre d’un bleu intense et la tendit à Morgane. « Prends cette bague, dit-il, et fais en sorte qu’elle ne te quitte jamais. Quand tu auras besoin de moi, tu tourneras le chaton vers toi et tu regarderas dans la pierre. Alors tu me verras et tu pourras me parler. Mais sache bien que c’est toi seule qui dois accomplir le rituel. De mon côté, je ne peux rien entreprendre si tu ne me sollicites pas. Et prends bien garde de ne révéler à personne ce secret, car il te serait impossible de me parler. » Morgane prit la bague, l’examina attentivement et la passa à l’un de ses doigts. « Je ne m’en séparerai jamais, dit-elle. Je te remercie, Merlin, de ta confiance. » Merlin la regarda bizarrement : « Il s’agit bien de confiance ! s’exclama-t-il en ricanant. Je n’ai pas plus confiance en toi que tu n’as confiance en moi ! Nous sommes seulement de même nature, toi et moi, depuis le temps que nous rôdons à la frontière de deux mondes ! »

Il s’éloigna sans ajouter un mot. Morgane le suivit du regard, et comme il franchissait les portes de Kaerlion, elle monta sur les remparts pour voir où il allait. Il marchait sur le chemin, enveloppé dans son grand manteau gris. Et quand il disparut dans les profondeurs d’un bois, une troupe d’oiseaux noirs vint tourbillonner au-dessus de la forteresse.

Quand il fut arrivé près du Lac de Diane, Merlin s’assit sur un rocher, au bord de l’eau. De ses yeux perçants, il voyait le château de cristal que Viviane et lui avaient fait surgir au fond du lac. Il sourit et se retourna : Viviane était là, frémissante dans les plis de sa longue robe couleur safran, les cheveux dénoués qui flottaient dans le vent, les lèvres plus rouges et plus désirables que jamais. « Je t’avais promis le secret, dit Merlin. Je vais donc t’apprendre comment bâtir une tour avec des murailles d’air, une tour invisible où tous ceux qui y pénétreront y demeureront pour l’éternité. » Il la prit par la main et l’entraîna dans le bois, et quand ils furent arrivés près d’une fontaine, il se pencha vers l’oreille de la jeune fille et lui murmura certaines paroles. Après quoi, il se remit à marcher dans le sentier. Il semblait soudain très triste. Mais Viviane le rattrapa et, remplie d’allégresse, elle lui sauta au cou et l’embrassa tendrement[132].

Ce jour-là, ils chevauchèrent si longuement dans la forêt que la nuit les surprit alors qu’ils s’étaient fort éloignés, dans une vallée profonde et encaissée, toute jonchée de rochers, à l’écart de toute habitation. La nuit était si profonde qu’il paraissait impossible de poursuivre le chemin. Ils firent donc halte et, avec de l’amadou qu’ils avaient sur eux, ils allumèrent un grand feu de bois bien sec, puis mangèrent les quelques provisions qu’ils avaient emportées du manoir où ils s’étaient arrêtés au milieu de la journée.

Quand ils eurent dîné, Merlin dit à la jeune fille : « Viviane, si tu le voulais, je pourrais te montrer, là, tout près de nous, entre ces deux roches, la plus belle petite chambre que je connaisse : Elle est entièrement taillée dans le roc et fermée par des portes de fer si solides que personne, je crois, ne pourrait les forcer de l’extérieur. – Vraiment ? dit Viviane. Tu m’étonnes beaucoup en m’apprenant l’existence d’une chambre aussi belle et agréable dans ces rochers, où, semble-t-il, on ne peut trouver rien d’autre que des diables ou des bêtes sauvages !

— C’est pourtant la vérité. Il y a moins de cent ans, ce pays appartenait à un roi nommé Assen. C’était un homme de grand mérite et un bon chevalier. Il avait un fils, également chevalier, plein de prouesse et de vaillance, qui se nommait Amasteu. Or, Amasteu aimait d’un amour à nul autre pareil la fille d’un pauvre chevalier. Lorsque le roi apprit que son fils s’était épris d’une jeune fille d’aussi humble famille, il fit à celui-ci d’amères remontrances, essayant de le détourner d’un vain amour. Mais ce fut inutile : le jeune homme ne tint aucun compte des paroles de son père et ne cessa de voir celle qu’il aimait. Alors, quand le roi vit que ses prières restaient sans effet, il prit à part son fils et lui dit : « Je te tuerai si tu ne renonces pas tout de suite à cette fille ! – Je n’en ferai rien, répondit Amasteu, et je l’aimerai toute ma vie ! » Hors de lui, le roi s’écria : « Apprends-donc, mon fils, que je saurai bien te séparer d’elle en la faisant mourir avant toi. »

« Devant cette menace sans détour, le jeune homme fit enlever la jeune fille et la cacha pour que son père ne pût la retrouver. Puis il se mit en quête d’un lieu solitaire et retiré où il pourrait emmener son amie et passer avec elle le reste de sa vie. Il avait souvent chassé dans cette forêt et connaissait bien la vallée où nous sommes. Il s’y rendit donc avec quelques compagnons en lesquels il avait toute confiance et des gens capables de construire des chambres et des maisons, et, là, il fit tailler dans le roc une chambre et une belle salle. Quand tout fut terminé selon ses désirs – et cette retraite était si somptueuse qu’il fallait la voir pour l’imaginer –, le jeune homme revint chercher son amie là où il l’avait cachée et la conduisit à la caverne. Puis il fit apporter tout ce qui lui paraissait nécessaire et il y passa le reste de ses jours avec elle dans le bonheur et dans la joie. Ils moururent le même jour et furent ensevelis ensemble à l’intérieur même de la chambre. Leurs corps y sont encore et ils ne pourriront pas, car ils ont été embaumés.

— C’est une belle histoire », dit Viviane en souriant. Tout en pensant qu’elle aimerait, elle aussi, enfermer Merlin dans une chambre secrète : ainsi l’aurait-elle pour elle seule, sans partage, et elle viendrait lui tenir compagnie chaque fois qu’elle le voudrait sans que personne ne le sache. « Certes, reprit-elle, ces deux amants s’aimaient d’un amour sincère, puisqu’ils ont accepté de tout abandonner pour vivre ici dans la joie et le plaisir partagés !

— Il en est de même pour moi, douce Viviane, murmura tout bas Merlin, moi qui, pour vivre auprès de toi, ai abandonné le roi Arthur et tous les barons du royaume de Bretagne sur lesquels j’avais tant de pouvoirs ! Il me semble cependant que je n’ai rien reçu en échange.

— Merlin, Merlin, dit-elle, tu ne penses décidément qu’à me prendre mon pucelage. Est-ce vraiment le moment ? Et puisque tu m’as raconté cette touchante histoire, tu devrais maintenant me montrer la chambre dont tu m’as parlé, celle qui fut construite pour les deux amants. J’aimerais y évoquer l’amour sincère que ces deux êtres ont vécu. »

Tout heureux de cette demande, car il savait bien qu’elle finirait par accéder à son désir, Merlin lui répondit qu’il allait lui montrer la chambre immédiatement, puisqu’elle se trouvait tout près de là. Il alluma une torche et conduisit Viviane sur un sentier, à l’écart du grand chemin. Ils arrivèrent peu après au pied d’un rocher élevé et, là, ils aperçurent une porte de fer assez étroite. Merlin l’ouvrit sans aucune difficulté et pénétra dans la pièce, suivi de Viviane. La jeune fille, ébahie, découvrit alors une chambre entièrement décorée de mosaïques si habilement exécutées qu’on aurait pu croire que le meilleur artiste du monde y avait travaillé pendant vingt ans. « Que c’est beau ! s’écria-t-elle. On voit bien qu’elle n’a été conçue que pour le plaisir et la joie !

— Ce n’est pas là leur chambre, dit Merlin. C’est seulement la salle où ils se restauraient et se divertissaient. Je vais maintenant te montrer leur chambre d’amour. » Il s’avança dans le fond de la salle et, faisant jouer un habile mécanisme, il découvrit une petite porte également en fer. Sans hésiter, il la poussa et l’ouvrit, passa à l’intérieur et éleva la torche pour donner de la lumière. « Viens voir, douce Viviane. Voici la chambre des deux amants et l’endroit où reposent leurs corps. » Viviane entra. Elle n’avait jamais rien vu de plus beau : la pièce était encore plus décorée que l’autre, avec un art d’une extrême finesse. « N’est-ce pas qu’elle est belle, murmura Merlin. Elle est à l’image de la beauté de ceux pour qui elle a été construite ! »

Alors, il désigna à la jeune fille, tout au fond de la chambre secrète, une très belle tombe recouverte d’une étoffe de soie rouge, magnifiquement brodée de fils d’or et de figures d’animaux. « C’est là, dit encore Merlin, sous cette dalle, que dorment de leur sommeil éternel ceux qui se sont tant aimés. » Il souleva l’étoffe, découvrit la dalle qui était de marbre rouge. « Ah ! Merlin, s’écria Viviane, comme cette retraite est belle, et comme elle est faite pour deux amants ! Ne pourrait-on pas soulever cette dalle ? – Non, dit Merlin. Mais puisque tu le désires, je vais quand même y parvenir. Toutefois, je te conseille de ne pas regarder à l’intérieur de la tombe : des corps qui sont restés si longtemps en terre ne sauraient qu’être effrayants à voir. – Soulève cette dalle », lui dit Viviane.

Merlin fit usage de toute sa science magique. Il posa la main sur la dalle. Il aurait bien fallu dix hommes pour la soulever, tant elle était lourde et massive. Cependant, par la force magique qui émanait de lui, Merlin réussit à la prendre comme s’il s’agissait d’une simple planche et à la déposer le long du cercueil. La jeune fille se pencha alors sur le bord de la tombe et aperçut les deux corps ensevelis dans un linceul blanc. Mais en dehors du linceul, elle ne put distinguer ni les corps ni les têtes des amants. « Merlin, dit-elle, comprenant qu’elle ne pourrait rien voir de plus, tu m’en as tant dit sur ces deux amants que, si Dieu me prêtait un instant ses pouvoirs, je t’assure que je réunirais leurs âmes dans la joie éternelle. – Voilà une pensée digne de toi », murmura Merlin.

Il remit la dalle à sa place et la recouvrit de l’étoffe de soie. Puis ils sortirent de la chambre dont Merlin referma soigneusement la porte. « Personne ne doit revenir ici, dit-il, et personne à part toi ne doit savoir la vérité à ce sujet. Que ces âmes soient en paix pour l’éternité. » Ils sortirent de la salle et se retrouvèrent dans la nuit. La torche s’était éteinte et l’obscurité était plus profonde que jamais. Viviane frissonnait. Merlin la prit par la main et la conduisit le long du sentier jusqu’à leur campement où quelques braises brillaient encore dans le foyer qu’ils avaient allumé. Cette nuit-là, Viviane se donna entièrement à Merlin et les deux amants s’endormirent alors que l’aube colorait de rose le ciel qu’on apercevait à travers les branches d’un chêne[133].

Il y avait déjà de longues semaines que Merlin avait pris congé du roi Arthur. Chaque jour qui passait, le roi était de plus en plus dolent et soupirait, ne pouvant croire qu’il ne reverrait jamais plus celui à qui il devait tant. Et il semblait si triste et désespéré qu’un jour Gauvain lui demanda ce qu’il avait. « Beau neveu, répondit Arthur, je pense que j’ai perdu Merlin, et j’aimerais mieux avoir perdu mon royaume ! – Mon oncle, dit Gauvain, par le serment que je fis lorsque je fus armé chevalier, je te jure que je chercherai Merlin pendant un an et un jour, quelles que soient les aventures qui puissent m’advenir ! » Et Gauvain, fils du roi Loth, après s’être équipé de la meilleure façon, monta sur son cheval, le Gringalet, et s’éloigna de la cité de Kaerlion à la recherche de Merlin. Il erra longtemps par tout le royaume, et, un jour qu’il chevauchait dans une forêt, pensif et songeant tristement que sa quête n’aboutissait à rien, il croisa une jeune fille montée sur le plus beau palefroi du monde, noir, harnaché d’une selle d’ivoire aux étriers dorés, dont la housse écarlate allait jusqu’à terre, dont le frein était d’or et les rênes d’orfroi. Elle-même était vêtue d’une robe de soie blanche et, pour éviter le hâle, elle avait recouvert sa tête d’une étoffe de lin et de soie. Plongé dans sa rêverie, Gauvain ne la remarqua même pas. Alors, après l’avoir dépassé, la jeune fille fit tourner son palefroi et lui dit.

« Gauvain ! On assure que tu es l’un des meilleurs chevaliers qui soient au monde, ce qui est sans doute vrai. Mais on ajoute que tu es le plus courtois, le plus affable et le plus aimable. Je pense que c’est une fausse réputation, car je te crois semblable au plus vil des manants. Tu me rencontres seule en cette forêt, loin de tout, et tu n’as même pas la délicatesse de me saluer ! – Jeune fille, répondit Gauvain, tout confus, je te supplie de me pardonner ! – S’il plaît à Dieu, reprit la jeune fille, tu le paieras très cher. Ainsi, une autre fois, tu te souviendras qu’il faut saluer une femme quand on en rencontre une. En attendant, je te souhaite de ressembler au premier homme que tu croiseras ! »

Gauvain n’avait pas chevauché plus d’une lieue galloise qu’il rencontra un étrange couple : une belle jeune fille et un nain, tous deux richement parés. Il les reconnut bien, car c’était le nain qu’avait adoubé le roi Arthur en dépit des perfidies de Kaï. Il avait pour père le roi Brangore d’Estrangore, et c’était, en dépit de sa taille un vaillant et courageux chevalier. Gauvain n’oublia pas de les saluer. « Que Dieu te donne joie, jeune fille, ainsi qu’à ton compagnon ! – Que Dieu te donne bonne aventure ! » répondirent ensemble le nain et son amie.

À peine l’avaient-ils dépassé que le nain sentit qu’il reprenait sa première forme, et il devint un jeune homme de vingt-deux ans, droit, haut et large d’épaules, si bien qu’il lui fallut ôter ses armes qui n’étaient plus à sa taille. Quand elle vit son ami retrouver ainsi sa beauté, la jeune fille lui jeta ses bras au cou et le baisa plus de cent fois de suite. Et tous deux remercièrent Notre Seigneur d’avoir accompli ce miracle, bénissant le chevalier qui, en les saluant, leur avait ainsi porté bonheur.

Pendant ce temps, Gauvain n’avait pas franchi trois traits d’arc qu’il sentit les manches de son haubert lui descendre au-delà des mains et les pans lui en couvrir les chevilles. Ses deux pieds n’atteignaient plus les étriers et son bouclier s’élevait maintenant au-dessus de sa tête. Il se souvint de la menace de la belle jeune fille qu’il avait oublié de saluer et comprit qu’il avait pris la forme du premier homme qu’il avait rencontré : il était devenu un nain. Il en fut bien confus et attristé. À la lisière de la forêt, il s’approcha d’un rocher sur lequel il descendit. Alors, il raccourcit la longueur de ses étrivières, releva ses manches et les pans de son haubert, ses chausses de fer aussi qu’il fixa avec des courroies. Il s’accommoda du mieux qu’il put. Après quoi, il reprit sa route, honteux et angoissé, mais bien décidé à tenir son serment jusqu’au bout.

Partout où il passait, il demandait des nouvelles de Merlin : mais il ne recueillait que moqueries et plaisanteries à cause de sa taille et de ses vêtements trop grands. Au reste, personne n’avait entendu dire quoi que ce fût à propos de Merlin. Quand il vit qu’il avait parcouru toute l’île de Bretagne et la plus grande partie de la Bretagne armorique, et que le terme de son voyage approchait, il en fut de plus en plus désespéré. « Hélas ! pensait-il, j’ai juré au roi, mon oncle, de revenir après un an et un jour pour lui rendre compte de ma mission. Mais comment oserais-je me présenter à la cour, ridicule et défiguré comme je le suis ? »

Rêvant ainsi, il avait pénétré dans la forêt de Brocéliande. Tout à coup, il s’entendit appeler par une voix lointaine et aperçut devant lui une sorte de vapeur qui, pour aérienne et translucide qu’elle était, n’en empêchait pas moins son cheval de passer. « Comment ? disait la voix, tu ne me reconnais pas, Gauvain ? Bien vrai est le proverbe du sage : qui laisse la cour, la cour l’oublie ! » Gauvain regarda tout autour de lui. Il ne voyait aucun être humain, mais il reconnaissait le son de la voix : « Merlin ! s’écria-t-il, en essayant de dominer son émotion, est-ce toi qui me parles ainsi ? Je te supplie de m’apparaître afin que je puisse te voir !

— Hélas ! Gauvain, reprit la voix, tu ne me reverras plus jamais, ni toi ni personne. C’est déjà miracle que je puisse parler un peu avec toi, Gauvain, car après toi, je ne parlerai plus qu’à ma douce amie. Il n’y a pas de tour plus forte dans le monde entier que cette prison d’air où elle m’a enserré ! – Comment, Merlin ? Toi, le plus sage des hommes, et aussi le plus habile magicien qui soit, tu ne peux pas t’échapper de cette prison ? – Pour s’échapper d’une prison, il faut le vouloir, Gauvain, et il n’est pas sûr que je le veuille. D’ailleurs, tout ce qui m’est arrivé, je l’ai voulu. Je savais bien que Viviane voulait me posséder à elle toute seule et m’enserrer dans une tour d’air. Elle m’en avait demandé le secret, et je le lui ai donné en échange de son amour. Est-ce folie ? Ce n’est pas à moi de le dire. – Mais comment un magicien tel que toi a-t-il pu se laisser prendre au piège d’une jeune fille, si rusée et si savante qu’elle ait pu être ? – Si elle est rusée, c’est parce qu’elle est femme. Si elle est savante, c’est parce que je lui ai enseigné moi-même mes secrets. Un jour que j’errais avec elle dans la forêt, il faisait très chaud. C’était un bel après-midi où les oiseaux chantaient dans les arbres. Comme je me laissais aller à l’harmonie de leurs chants, je m’endormis au pied d’un buisson d’aubépine. Alors, pendant mon sommeil, Viviane se leva et accomplit neuf fois le rituel autour de moi en prononçant les paroles que je lui avais apprises. Quand je me suis réveillé, j’étais dans cette tour faite avec l’air du ciel, dans un lit magnifique, dans la chambre la plus belle, mais aussi la plus close qu’il m’ait jamais été donné de voir. Et Viviane était près de moi, tendre et souriante, me disant que désormais j’étais tout à elle, qu’elle viendrait souvent me voir et s’étendre auprès de moi pour le jeu d’amour. Et c’est vrai car il n’y a guère de nuits que je n’aie sa compagnie. Mais je ne regrette rien, Gauvain. Je suis certainement Merlin le Fou, comme au temps où j’errais dans la forêt de Kelyddon, avec mon loup gris. Mais que veux-tu : j’aime davantage Viviane que ma liberté !

— Merlin, reprit Gauvain, j’en suis à la fois chagriné pour moi et heureux pour toi. Mais qu’en pensera le roi, mon oncle, quand il apprendra cela, lui qui m’a envoyé à ta recherche par tous les chemins du royaume ? – Gauvain, répondit Merlin, tu lui raconteras tout cela. Mais qu’il n’en ait aucun chagrin, même s’il sait qu’il ne me verra plus. Retourne auprès du roi et salue-le pour moi, lui assurant que mon affection pour lui est éternelle. Salue aussi mes compagnons, les barons de ce royaume, tous ceux que j’ai connus. Dis aussi à Morgane, si tu la rencontres, que les pommiers de l’île d’Avalon seront toujours chargés de fruits si elle le désire. Elle comprendra le message. Quant à toi, Gauvain, je sais quelle mésaventure t’est arrivée. Ne désespère pas ! Tu vas retrouver la jeune fille qui t’a jeté ce charme, mais cette fois, n’oublie pas de la saluer, car ce serait folie de persister ! Adieu, Gauvain, le jour baisse et Viviane va bientôt me rejoindre. Que Dieu protège le roi Arthur et tous ses compagnons de la Table Ronde. Va, maintenant, Gauvain, va ton chemin…

Ainsi parla Merlin, le sage enchanteur, au preux Gauvain, fils du roi Loth d’Orcanie. Gauvain essaya de déterminer où se trouvait la tour d’air invisible dans laquelle était enfermé Merlin, mais il eut beau aller de droite à gauche, examiner le sol, battre les buissons, il ne discerna rien qui indiquât la présence d’une habitation. Un peu plus loin, il y avait un lac aux eaux tranquilles. Et les oiseaux chantaient dans la forêt. Gauvain se remit en route, l’esprit agité de pensées contradictoires, se réjouissant de la prophétie que lui avait faite Merlin et maudissant la malignité des femmes qui lui faisait perdre un ami.

Quand il traversa la forêt où il avait croisé la jeune fille qui lui avait jeté ce mauvais sort, il craignit fort de la rencontrer et de ne pas la saluer. Il redoubla donc d’attention et ôta même son heaume pour mieux voir ce qui l’entourait. Il aperçut ainsi, à travers les buissons, deux chevaliers à pied, qui avaient attaché leurs montures à leurs lances fichées en terre. Ils tenaient par les jambes, en la traînant sur le sol, une jeune fille qui se débattait et se tordait pour leur échapper. De toute évidence, les deux hommes faisaient mine de vouloir la forcer. Alors Gauvain baissa sa lance et se précipita sur eux : « Vous méritez la mort ! cria-t-il, pour faire ainsi violence à une femme sur les terres du roi Arthur ! Vous m’en rendrez compte tous les deux ! – Ah ! Gauvain ! s’écria la jeune fille. Je vais voir maintenant s’il y a assez de prouesse en toi pour que tu me délivres de cette honte ! »

À ces mots, les deux chevaliers lâchèrent la jeune fille, se relevèrent et lacèrent leurs heaumes. « Par Dieu, dit l’un d’eux, tu es mort, nain contrefait ! – Si ridicule que je paraisse, je vous prie de monter sur vos chevaux, car il me semblerait déloyal d’attaquer des hommes à pied ! – Tu crois donc avoir assez de force pour te battre ! s’exclama l’autre chevalier en riant. – Je ne me fie qu’en Dieu ! riposta Gauvain. Mais je t’assure que tu n’outrageras plus jamais une femme en la terre du roi Arthur ! » Et ce disant, il se jeta sur eux et les combattit si adroitement qu’il mit l’un par terre avant de courir sus à l’autre. Mais la jeune fille lui cria : « Gauvain, n’en fais pas plus ! – Pour l’amour de toi, je m’arrêterai, répondit Gauvain. Que Dieu te donne bonne aventure à toi et à toutes les femmes du monde. Mais si ce n’était ta prière, je tuerais ces gredins, car ils t’ont fait trop de honte, et à moi grande moquerie en m’appelant nain contrefait ! »

À ces mots, la jeune fille et les deux chevaliers se mirent à rire. Elle lui dit : « Gauvain, que donnerais-tu à qui te guérirait de cette infirmité ? – Par ma foi, jeune fille, je crois bien que j’accomplirais n’importe lequel de ses vœux ! – Je ne t’en demande pas tant, Gauvain. Je veux seulement que tu fasses serment de toujours aider et secourir les dames, et de les saluer quand tu les rencontreras. – Je le jure, sur ma foi, de bon cœur. – Je prends ton serment, dit la jeune fille. Mais sache que si tu y manques une seule fois, tu reviendras en l’état où tu te trouves présentement ! »

Elle avait à peine prononcé ces mots que Gauvain sentit ses membres s’allonger. Les courroies dont il avait lié son haubert et ses chausses se rompirent. Il reprit sa taille normale, tout surpris de cette soudaine transformation. Alors, il descendit de cheval, s’agenouilla devant la jeune fille en la remerciant et en jurant qu’il ne ferait jamais défaut à son service. Alors, elle lui prit la main, le releva et lui souhaita de poursuivre son voyage sous les meilleurs auspices. Puis ils se séparèrent, et Gauvain reprit le chemin de Kaerlion sur Wysg.

Il chevaucha tant qu’il y parvint avant la fin de l’année. Aussitôt, il se rendit auprès du roi, son oncle, et lui apprit ce qu’il était advenu de Merlin. Arthur en fut tout affligé. Savoir que Merlin était enserré dans une prison invisible où l’avait enfermé son amie fut pour lui une grande douleur. Mais il se réjouit de la fin heureuse des aventures de son neveu, et ordonna à ses clercs de mettre par écrit tout ce qu’avait raconté Gauvain à propos de Merlin.

Quand Gauvain eut terminé de converser avec Arthur, il alla à travers la cité, à la recherche de Morgane. Il la trouva dans une chambre, où elle lisait dans un grand livre rempli d’images et de lettres inconnues. Gauvain la salua et lui transmit le message de Merlin : « Les pommiers de l’île d’Avalon seront toujours chargés de fruits si tu le désires. » Ayant entendu ces paroles, Morgane remercia Gauvain et se dirigea vers la fenêtre d’où on pouvait embrasser tout le pays alentour. Sans dire une parole, elle fixa son regard sur l’horizon, et dans ses yeux, intensément brillants, passèrent soudain de grands vols d’oiseaux noirs[134].